L’INSURRECTION D’ILINDEN 1903
dans l’histoire contemporaine de la Macédoine
Au cours du 19ème siècleles insurrections des sud-balkaniques contre l’occupant turc se sont multipliées.
Les Serbes étaient les premiers à obtenir en 1814 une certaine autonomie dans le cadre
de l’Empire turc, puis en 1830 les grandes puissances ont créé la principauté de la Morée
(moré=mer en slave) au sud de la presqu’île grecque.
En 1870, grâce aux Russes les Bulgares ont obtenu une église autonome (exerchat) ce qui constituait la première phase vers la création de la principauté autonome de Bulgarie dans le cadre de l’Etat turc.
Après la guerre russo-turque, au Congrès de Berlin en 1878, la Macédoine était laissée sous contrôle turc alors que la Serbie avait obtenu son indépendance, la Bulgarie son autonomie, tandis que la Roumélie orientale (l’actuelle partie méridionale de la Bulgarie) obtenait une administration chrétienne dans l’Empire turc.
A la suite de la création de ces Etats, les Turcs et la population islamisée étaient chassés et
à la fin du 19-ème siècle la Macédoine était devenu leur refuge, tandis que ces nouveaux Etats
la considéraient comme un territoire à prendre.
Pendant cette période, des intellectuels de toutes les ethnies de la Macédoine élaboraient
des propositions pour la création d’un Etat unitaire ou d’une fédération de la Macédoine,
tandis que les propagandes grecque, bulgare et serbe s’employaient à convertir la population
de la Macédoine en « Grecs », « Bulgares » ou « Serbes ». Ce processus de partage, surtout
linguistique, était orchestré et encouragé par les grandes puissances qui, à travers leurs
protectorats, voulaient s’assurer le contrôle de la région.
Dans ce contexte les Macédoniens de langue slave, ne s’identifiant ni aux Grecs, ni aux Bulgares,
ni aux Serbes, ne voyaient comme solution que la création d’un Etat autonome sur le territoire de la
partie septentrionale de la Macédoine historique et géographique.
Leur réaction aux décisions du Congrès de Berlin a été l’organisation en 1878 de l’insurrection
à Kresna et dans la vallée de Razlog, pour la création d’une Macédoine autonome.
Cinq ans plus tard, en 1893, les révolutionnaires macédoniens ont créé à Salonique l’Organisation Révolutionnaire Interne de la Macédoine (ORIM ou VMRO en macédonien), opérationnelle sur tout le territoire.
C’est cette organisation qui a réalisé l’insurrection d’Ilinden en 1903.
L’IDEOLOGIE SOCIO-POLITIQUE DES REVOLUTIONNAIRES MACEDONIENS
Les insurrections de Kresna et d’Ilinden ont montré la détermination des Macédoniens à se libérer de
l’emprise turque mais leur importance historique réside dans le contenu du projet du futur Etat macédonien indépendant et multi-ethnique.
Elles ont le même fondement idéologique : la première formulant le projet d’un futur Etat de Macédoine, la seconde réalisant ses idéaux dans l’éphémère République de Kruševo sur un petit territoire de la Macédoine, en mobilisant toute la population de la Macédoine et créant le symbole de son unité.
Contrairement aux protectorats européens, nationalistes et xénophobes, l’idéologie des révolutionnaires macédoniens
est républicaine et multi-ethnique. Elle s’inspire des idéaux de la Révolution française de 1789, de la Déclaration américaine d’indépendance de 1776 et du socialisme européen de l’époque, donc utopiste.
A l’opposé, les créations étatiques des grandes puissances, la Grèce et la Bulgarie à la fin du 19e siècle,
étaient des monarchies qui avaient à leur tête des princes issus des cours européennes ;
la Serbie étant créée au début du même siècle avec sa propre monarchie mais avec l’aide des grandes puissances.
L’insurrection de Kresna 1878 se démarque d’abord de la Bulgarie, qui essaie d’infiltrer le mouvement.
Les révolutionnaires proclament dans « la constitution de l’insurrection macédonienne qu’y participent seulement les hommes de la Macédoine qui se sentent Macédoniens et qui souhaitent la liberté à leur patrie » (art.2).
Puis dans les règles du « Comité insurrectionnel macédonien » est acceptée l’autonomie de la Macédoine (prévue par l’article 23 du Traité de Berlin de 1878, mais qui n’a jamais été mis en œuvre), ensuite sont posés les fondements d’un Etat de Macédoine indépendant « selon les idées fondamentales sur la communauté du peuple macédonien avec les autres nationalités et les groupes ethniques ».
Ce sont les mêmes principes que défend l’ORIM (VMRO) avec son idéologue Goce Delcev, (né à Kukuš rebaptisé aujourd’hui par les Grecs, Kilkis). Après une forte résistance aux Turcs et aux Grecs, se méfiant des Bulgares
et des Serbes, la Constitution de l’Organisation proclame le combat pour la conquête de la liberté nationale par
la révolution et l’insurrection de tout le peuple de Macédoine.
L’INSURRECTION DE LA SAINT ELIE (ILINDEN EN MACEDONIEN) DU 2 AOUT 1903
Au début de 1903, les créateurs de la Constitution de l’ORIM, Goce Delcev et Gjorce Petrov estiment que les conditions pour l’insurrection générale ne sont pas encore réunies.
Le 4 mai 1903, Goce Delcev est tué par les Turcs et à la réunion du 2 au 7 mai, les autres dirigeants du VMRO, à Smilevo, décident que l’insurrection dans la région de Bitola (vilayet de Monastir) aura lieu le 2 août 1903.
L’état-major libère d’abord Kruševo, une ville de 10000 habitants, principalement des Macédoniens et des Valaques.
Les insurgés forment un gouvernement provisoire multi-ethnique et proclament la création de la République de Kruševo sur le territoire libéré.
Puis l’insurrection se propage sur tout le territoire de la Macédoine septentrionale. Les insurgés rédigent «
le Manifeste de la République de Kruševo » qui reprend les principes fondamentaux de Kresna en précisant que
la Macédoine sera l’Etat de tous les hommes qui y vivent sans distinction de race, de religion et de langue.
Déjà en 1896, les révolutionnaires de Bitola avaient déclaré à l’écrivain enquêteur français Victor Bérard qu’ils choisiraient le français comme langue officielle de l’Etat de Macédoine indépendant, pour ne favoriser aucune langue particulière.
Cependant, l’idéologie républicaine, socialiste et multi-ethnique des révolutionnaires macédoniens était à contre-courant de l’idéologie monarchiste et nationaliste de l’époque. C’est la première raison de son échec,
la deuxième étant leur naïveté de croire que l’Europe les aiderait dans la réalisation de leur projet.
La République de Kruševo a été étouffée et réprimée dans le sang par l’armée turque et ses supplétifs albanais,
les insurgés ont été massacrés, pendant que toute la Macédoine se soulevait.
La première République macédonienne avait duré 10 jours…
Après cette catastrophe, en automne 1903, les Russes et les Autrichiens ont élaboré
le « programme de Murszteg » pour les réformes en Macédoine qu’ils ont imposé au sultan, ce qui a permis
une légère amélioration des conditions de vie pour la population.
C’est seulement en 1908 que l’Angleterre et la Russie, réunis à Ravel (Tallinn en Estonie), proposent
une autonomie pour la Macédoine ottomane. Mais la révolution jeune-turque n’en permet pas la réalisation.
En 1912 les Etats sud-balkaniques ont chassés les Turcs. Les Grecs ont occupé la Basse Macédoine,
les Serbes une grande partie de la Haute Macédoine. Les Bulgares, mécontents de ces résultats se sont retournés
en 1913 contre leurs alliés dans ce qu’on appelle la deuxième guerre balkanique. Elle a aboutit au partage de
la Macédoine à Bucarest, en 1913.
Tenant compte uniquement des positions et des rapports des forces sur le terrain, les grandes puissances
ont confirmé ce partage à Neuilly en 1919 et ont attribué environ 51% du territoire de la Macédoine
au Royaume de Grèce, 39% au Royaume des Serbes, Croates et Slovènes (aujourd’hui le territoire actuel de
la République de Macédoine), et 10% à l’Empire bulgare (la principauté autonome se proclamant en 1908,
empire indépendant).
Dans cette Macédoine tronçonnée, ( selon l’expression du géographe français Jacques Ancel, l’auteur du livre
La Macédoine, son évolution contemporaine, Paris 1930), dans les trois parties, la population de la Macédoine
est grécisée, serbisée, bulgarisée entre les deux guerres.
LA CREATION DE LA REPUBLIQUE DE MACEDOINE COMME REALISATION DES ASPIRATIONS DES REVOLUTIONNAIRES DE KRESNA ET
DE LA REPUBLIQUE DE KRUŠEVO
C’est pendant la deuxième guerre mondiale, par les luttes contre les occupants allemands,
bulgares et italiens (ceux-ci suppléés par les Albanais) que les Macédoniens de langue slave ont obtenu
le droit d’avoir leur Etat sur la partie septentrionale de la Macédoine historique et géographique,
appelée auparavant « la Serbie du sud ».
Quarante et un ans après l’insurrection d’Ilinden 1903, le 2 août 1944 (sous l’occupation allemande),
au Monastère Prohor Pcinski, l’Assemblée Antifasciste pour la Libération de la Macédoine
(AALM, ASNOM en macédonien) a proclamé la création de la République de Macédoine, l’un des six Etats
constitutifs de la Fédération yougoslave.
Dans le « Manifeste de l’ASNOM » étaient repris les mêmes principes déjà proclamés à Kresna en 1878 et
à Kruševo, à Ilinden en 1903.
Ces principes de coexistence du peuple macédonien avec les parties des autres peuples vivants en Macédoine
sont repris dans toutes les Constitutions de la République de Macédoine, de la première de 1946,
jusqu’à la dernière Constitution de 1992, celle de l’Etat indépendant de Macédoine.
Ivan SAVEV
Paris, mars 2007